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mercredi 5 juillet 2023

Maria... ou l'art des occasions manquées... Marie ou les confessions de La Notte...

Vue de la marine d'Erbalunga


 C'était un soir de juillet 2001... Dîner dans un restaurant au bord de mer à Erbalunga, la marine de Brando (la patrie de Paul Valéry), au sud du Cap Corse, à quelques kilomètres au nord de Bastia. Maria habitait à Erbalunga et j'étais venu de Luri...

Dîner bien sympathique, arrosé juste ce qu'il faut (du vin blanc frais, probablement un cru corse... en tout cas un délice qui se mariait bien avec les plats mais qui surtout nous avait fait prendre quelques couleurs mais quand même pas trop...). Maria. C'était ma collègue de français au Collège du Cap à Luri. Et j'étais, au fond de moi, amoureux d'elle. Elle avait été mariée, à un type du Continent, pour une histoire de rapprochement de conjoints. Un truc pas très romantique. D'ailleurs, pas de rapprochement et je crois même que le divorce était en cours. Maria... Maria... Maria... Tiens, on dirait une chanson de Léonard Bernstein !

Repas bien sympathique, donc. Et je ramène Maria au pied de son petit immeuble, le long de la départementale qui mène au Cap Corse... Nous discutons sous son porche... Elle me propose de monter prendre un verre. La lumière s'éteint. J'ai très très envie de l'embrasser... Qu'est-ce que je fais ? Je rallume la lumière et décline l'invitation : Demain matin, je dois prendre l'avion tôt pour Moulins, lui dis-je.

Idiot bête ! Imbécile (mal)heureux ! Arrivé à Moulins, qu'est-ce que je fais ? Je vous le donne en mille : je lui écris une lettre enflammée... Mais c'est trop tard. Bougrement trop tard. Quand je la revois en septembre au collège, elle me dit gentiment : Il faudra qu'on parle. On ne parlera jamais. Tant mieux. Parce que ce n'est jamais une partie de plaisir quand ça commence par "Il faudra qu'on parle" ! Et, dans les mois suivants, qu'est-ce que je fais ? Tel Chandler Bings (!) dans la série "Friends". Je lui enregistre des cassettes audios des chansons que j'aime bien et que j'espère elle aimera aussi. Ben dis donc. De mieux en mieux. J'avais quand même déjà la trentaine bien tassée. On fait ce qu'on peut. Evidemment, je n'ai jamais conclu avec Maria.

Je n'avais avoué cette occasion manquée qu'à ma copine Cathy, qui travaillait alors à l'école primaire en face du collège et avec qui j'allais parfois au cinéma et que j'avais aussi tenté de séduire mais tellement mal qu'elle ne s'en était jamais rendue compte et que même moi j'avais fini par ne plus m'en rendre compte. Cathy m'avait pourri en me disant que j'étais un imbécile fini. Et, en même temps (comme dirait l'autre), elle m'avait dit qu'elle même (qui sortait d'un veuvage pénible et très triste... mais un veuvage saurait-il être gai ? à part dans les opérettes viennoises) ne saurait pas comment elle aurait réagi si un homme avait tenté de l'embrasser, comme ça, sans prévenir...

Le temps a passé. Le hasard alors voulait que mon confident en Corse s'appelait Gilles. C'était mon collègue d'histoire, un des deux collègues avec qui j'allais voir les matchs de Bastia, l'autre étant Jean-Michel, pied noir né à Alger après l'indépendance et dont les parents étaient rentrés en métropole en 1972 (à se geler du côté du Mans) avant de partir pour la Corse, histoire de retrouver un climat un peu plus proche de celui de l'Algérie. Gilles était un ami de collège de Maria. Il la connaissait bien. Tellement bien qu'ils ont fini par se marier (je crois) et à avoir un enfant (ou plusieurs ?) ensemble (ça, j'en suis sûr : ils m'avaient envoyé un gentil sms à l'occasion). Bon, je me dis toujours qu'au temps de mes confidences Gilles et Maria ne se fréquentaient pas encore, pas encore intimement je veux dire... Ces histoires d'amour/amitié, c'est parfois un peu compliqué. 

Pourquoi je repense à tout ça ? La semaine dernière, Marie, la meilleure amie de ma soeur, et la marraine de son deuxième fils, donc de mon deuxième neveu (vous suivez toujours ?), Marie, dont j'avais été (un peu) amoureux au cours de l'été 1997, faisait passer le Grand Oral au Lycée Mme de Staël. Elle est prof de SES au Lycée Banville (là même où j'ai passé mon bac et où j'ai occupé mon tout premier poste, avant de partir à l'armée... quel plaisir d'être accueilli par la proviseure qui m'avait mis en gros sur mon livret "Doit faire ses preuves à l'examen"...). J'étais en salle des professeurs, à piquer du café et du jus d'orange aux profs venus faire passer le Grand oral. Je sais, ce n'est pas bien... Là, une prof (bizarre d'écrire "une prof" ! c'est Marie, quoi !) me regarde fixement et s'exclame : Jean-François ! Certes. Et là elle continue de me fixer et me dit : Marie ! Et, là, inévitablement je dis : Oh p... ! C'est pas possible ! Je suis un poète ! Et des décennies nous explosent à la figure. Ma soeur a sept ans de moins que moi, Marie aussi. Je la connais depuis qu'elle et Nathalie (ma soeur) étaient au collège et au caté. Tout ça ne nous rajeunit pas.

Nous décidons évidemment de nous retrouver le soir pour prendre un verre. Nous allons à La Notte où nous ne prenons effectivement qu'un verre, tellement nous avons de choses à nous dire. Marie. La dernière fois que je l'ai vue, c'était un certain 3 août 2003 à Moulins, le jour le plus chaud du mois d'août le plus chaud... C'était le jour du mariage de ma soeur avec Ruprecht. Ils vivent ensemble en Allemagne, à Frankfurt, et sont tous deux profs de chimie et de français.

Marie ! On s'était surtout vus à l'été 1997... Au printemps de cet été là, j'avais présenté Rup à ma soeur. C'était l'époque où, de retour d'Ajaccio, je trainais avec les assistants de langue, Brett le Gallois, Dominic l'Anglais et Rup l'Allemand dont j'ignorais évidemment alors qu'il deviendrait quelques années plus tard mon beau-frère et le père de mes neveux. Au mois de juin 1997, les choses s'accélèrent. Ma soeur m'avoue qu'elle a plus qu'un sentiment pour Rup. Ok ! Je lance l'opération séduction ! Il reste trois semaines pour qu'ils concluent ! Et ça finit par arriver après moult péripéties co-organisées par ma soeur et moi. On doit se retrouver tous les trois pour aller courir ? Je suis absent au dernier moment. On doit se retrouver tous les trois pour aller nager ? Je vous laisse deviner la suite. Il n'y en avait qu'un qui ne comprenait rien. C'était évidemment Rup. Les garçons. On est bêtes, mais alors on est bêtes. Je crois que ma soeur a dû finir par le bécoter dans le grand bassin pour qu'il comprenne.

Tout aurait pu s'arrêter là. Ils vécurent heureux longtemps, comblés, et eurent beaucoup d'enfants. D'autant que c'est bien ce qui est arrivé, non ? Certes. Mais pas tout de suite. A son retour en Allemagne, Ruprecht fait savoir à ma soeur (en bon mâle pas toujours très courageux, je suis de la même espèce !) qu'il vaut mieux qu'ils en restent là. Après tout, leur histoire ne faisait que commencer. C'est vrai, quoi. C'est plus raisonnable de ne pas tenter une histoire impossible avec des aller-retours en train à ne plus les compter. D'autant qu'à l'époque internet n'existe pas... Ah oui... C'était la Préhistoire !

Juillet passe. Je suis occupé par Le Grand Bal de l'Europe à Gennetines. Une expérience plus qu'extraordinaire. Arrive le mois d'août. J'ai désormais le temps de m'occuper un peu de ma petite soeur. Elle ne va pas bien. Pas bien du tout. Elle se lève de table et part des heures entières sans dire où elle va. Ma mère commence à vraiment s'inquiéter. Moi aussi. Marie aussi. Je me dis qu'il faut qu'avec Marie on élabore une stratégie pour faire que ma soeur aille mieux. Rapidement, je me dis que ce sera une excellente occasion pour passer du temps, beaucoup de temps, avec Marie ! Et c'est ce qui arrive. On ira même valser un soir à la Fête de la Batteuse à Gennetines (encore Gennetines !). Le romantisme bourbonnais dans toute sa splendeur ! Bon, je ne conclue pas. Mais j'ai fait beaucoup rire Marie la semaine dernière en lui rappelant cette histoire. Maintenant, elle est mariée, elle a deux enfants, et surtout elle est la marraine de mon neveu. C'est la famille. Il y a prescription !

Retour à l'été 1997. On arrive en septembre. Ma soeur, finalement, et contre toute attente, et contre tous nos conseils à tout le monde, ma soeur, donc, décide d'aller en Allemagne pour voir Ruprecht. Tu veux me quitter ? Ok. Dis le moi en face. La suite ? Ils se sont mariés en 2003 et ont deux beaux garçons et j'adore mes neveux ! Et j'ai toujours leur porte-bonheur avec moi : un playmobil au gilet sans manche, comme tonton. 

Et Marie ? Je ne l'ai plus revue jusqu'au mois d'août 2003. De mon côté, en 1999, j'ai quitté une nouvelle fois le Bourbonnais pour la Corse. Cette fois-ci direction le Cap Corse où , soit dit en passant, j'ai passé les cinq plus belles et plus riches années de ma vie (sortez les violons !).

Et Marie ? (bis) Ben, la fois suivante où on s'est vus, c'était donc la semaine dernière, fin juin 2023, soit près de vingt ans plus tard. Je me suis, ce soir là, confié à Marie, comme je ne m'étais jamais confié à personne. J'ai dû certainement la soûler. Nous avons aussi et surtout beaucoup ri et constaté le temps passé et surtout le chemin parcouru... 

Parmi les histoires que j'ai racontées à Marie, il y a eu évidemment, et en première place, cette soirée à Erbalunga, marine de Brando, avec Maria... La vraie occasion manquée, comme seuls les garçons sont capables d'en faire. Celle que même dans les films ils ne montrent plus, pour ne pas démoraliser la population. Résultat, le week-end suivant, j'ai rêvassé en repensant à cette soirée à La Notte, ces confidences... et la musique du film "Rain Man" m'y aida beaucoup. Au temps où je la fréquentais, c'était le disque préféré de Maria. C'était d'ailleurs le disque préféré de toute notre génération. Après avoir vu et revu le film, on écoutait et réécoutait les plages de chansons à dominante nostalgique. Et, parmi ces chansons, deux compositions exprès pour le film, qui allaient faire date. C'était la première bande originale américaine d'un compositeur allemand alors totalement inconnu, un certain Hans Zimmer... En 2023,  à Montluçon, j'assistais à un fabuleux concert en hommage à son oeuvre. Il est désormais aussi sinon plus populaire qu'Ennio Morricone et John Williams réunis ! Là aussi, le temps a passé...

Et voilà. Maria... Marie... La vie est parfois pleine de surprises. Et elle continue de nous surprendre. Pour le meilleur et, espérons le, pour le rire.

Femme souvent varie...

 Le texte qui suit... Une réponse à ma collègue et amie Virginie... suite à un post it (!) déposé par elle sur mon écran d'ordinateur... Comme un clin d'oeil... Son post it : "Femme souvent varie, bien fol qui s'y fie".

Ma réponse, ce matin... un peu plus longue et plus "sérieuse" et plus "dramatique"... A la lecture de ma réponse, Virginie me dit : Tu devrais écrire. Je sais, que je lui réponds. Tout le monde me le dit. Mais je suis feignant. Et je ne me vois pas partir dans un roman, un truc comme ça. Et pourquoi pas des chroniques ? Pourquoi pas...

Alors, en attentant la suite du retour de la revanche de l'inspiration, ma réponse à Virginie à propos d'une certaine Stéphanie qui m'a brisé le coeur en 2007...

Ah... Le cruel souvenir... Eté 2007. Je rencontre Stéphanie. 21 jours d'une passion ardente. Je n'avais jamais connu ça avant. Je n'ai plus jamais connu ça. 21 jours tout le temps ensemble. Si le bonheur et le paradis existent, je les avais visités cet été là ! Puis, comme ça, sans explication, après avoir décidé de "faire un break" (!), elle me quitte. Après, ben, ce fut le malheur et l'enfer, que je découvris cet été là. Et ça dure encore (un peu), de longues années après.

Pourquoi cette confidence ? Stéphanie répétait et répétait et répétait : "Femme souvent varie, fol est qui s'y fie"... Je l'ai recroisée une fois, quelques semaines plus tard. Elle a couru vers moi en larmes : "Jean-François, je t'aimais. Je t'aimais vraiment". Et elle est repartie. Heureusement, j'étais accompagné. Sinon, j'aurais cru que c'était une apparition. La fille qui était avec moi (en tout bien tout honneur) m'a dit : Mais qu'est-ce qu'elle a, celle-là ? C'est elle, la fameuse ?

C'est grâce à Stéphanie que j'ai découvert l'univers des antidépresseurs, des anxiolitiques, et toutes ces saloperies. Que j'ai réussi à arrêter... en juin 2023... Son pseudo sur le net était "Fluoxétine", le générique du "prozac"... Moi, je n'en savais rien... C'est quand mon médecin traitant d'alors m'a prescrit ce médicament quelques jours après la rupture... J'ai failli m'évanouir... Il m'a alors fait la leçon : on ne sort jamais avec une fille dont le pseudo est le nom d'un antidépresseur ! Certes.

Quel bonheur !

Femme souvent varie...

Bises.

J.-F.

jeudi 8 décembre 2016

Inspiration : petite nouvelle...



Préambule « explicatif »…


Entre le 9 et le 22 mars 2014, j’ai rédigé ce qui devait être une petite nouvelle et est devenu une longue nouvelle sinon un petit roman (environ 150 pages de cahier petit format petits carreaux). J’ai écrit cette novella (pour employer un terme qui correspond plus au format), « Un premier rendez-vous » [titre provisoire], inspiré et encouragé par ma compagne qui avait elle-même composé une nouvelle voilà quelques semaines. J’avais jadis écrit des nouvelles puis y avais renoncé (il y a de longues années : ma dernière nouvelle aboutie, « La semaine très ordinaire de Nino R. », datait de 1992). Manque d’inspiration, de temps, de constance, etc…

Je n’ai pas encore relu de façon complète cette novella et je ne l’ai pas dactylographiée. Je l’enverrai (par courrier postal, c’est plus confortable à la lecture) à celles et ceux d’entre vous que ça intéresse.

En attendant, j’ai rédigé le 23 mars 2014 une autre nouvelle, cette fois-ci une « vraie » nouvelle, courte, concise, avec une chute, une « short story » comme j’aime les lire mais comme je n’en avais encore jamais écrites…

La voici donc ci-dessous… Bonne lecture ! Et soyez indulgents…




INSPIRATION

 


« Quelque part à l’est du Grand Lac vivait un vieil homme fruste. Il venait rarement en ville et ne parlait à personne, sinon à Tom l’épicier chez qui il venait faire le plein de provisions une fois par mois. Nul ne connaissait le son de sa voix à part ce brave Tom. »



« Qu’est-ce que tu es en train de faire ? demanda Miranda.
- Je t’ai déjà dit de ne pas m’interrompre, répondit Sam agacé.
- Excuse moi… mais c’est bientôt l’heure…
- L’heure de quoi ?
- Tu as oublié qu’on doit aller déjeuner chez tes parents ?
- Et m… » Sam se retint de hurler à la face de sa femme qu’il n’avait aucune envie d’aller voir les Vieux Schnocks, surtout pas le jour où il sentait que l’inspiration lui revenait enfin.


On ne fait pas toujours ce qu’on veut, pensa Sam en ajustant son veston. Il resserra son nœud de cravate et se regarda dans la glace… Il était encore bien conservé, pour un type de cinquante balais… Après tout, il avait fait le plus gros… Les soucis étaient derrière lui. Le crédit de la maison était fini de rembourser, les enfants avaient eu l’intelligence de ne pas faire de longues études et de trouver un boulot. Miranda était plutôt une brave fille. Elle ne remplacerait jamais dans son cœur sa défunte femme chérie, Suzan. Mais elle était une bonne cuisinière et elle se laissait grimper dessus quand il lui en prenait l’envie. Plus très souvent. Il n’avait plus le cœur à ça. Il attribuait son absence de désir à l’âge et ne se posait guère de question à ce sujet.



Ce qui préoccupait Sam, c’était ce fichu roman que lui avait commandé Frankie Gilbert, son éditeur. Commander un roman ! Je n’écris pas sur ordre, avait-il répondu. Non mais qu’est-ce qu’il croit, Frankie ? Qu’on appuie sur un bouton et que les phrases viennent comme ça ? Et quelle idée de vouloir qu’il écrive un roman fantastique, lui qui avait jusque là écrit surtout des nouvelles réalistes ? Enfin, bon, ce n’était quand même pas une Saga de Fantasy qu’il lui avait réclamée… Il se voyait bien, tiens, à cinquante ans, raconter des histoires de guerriers barbares et de magiciennes nymphomanes !



« A quoi tu penses, Sam ? » lui demanda Miranda alors qu’il voyait s’éloigner dans son rétroviseur leur petit pavillon de banlieue. Constatant qu’il ne lui répondait pas elle commença à tripatouiller l’autoradio en quête d’une station sympa qui passe des vieux tubes. Il coupa immédiatement le poste.


« Non, mais, ça va pas ?! Déjà que tu ne parles pas… et maintenant je ne peux pas mettre de musique ?!
- Oh, c’est reparti !
- Oui, c’est reparti ! Je ne te reconnais plus… C’est ce fichu bouquin, c’est ça ?!
- Tu ne peux pas comprendre…
- Tu n’avais pas à accepter ce contrat…
- Ce n’est pas si simple…
- Monsieur joue les grands écrivains, monsieur se lance dans le fantastique… tu te prends pour Stephen King ?!
- Pfff… Ils sont assommants, ses romans… trop longs… Il ne sait pas être concis…
- C’est vrai que toi tu sais être concis… tellement concis que tu n’as rien écrit depuis deux ans !
- Oh… arrête un peu ! »



A ce moment-là, leur voiture s’arrêta brusquement. Heureusement, ils étaient sur une petite route de campagne et personne ne les suivait.



« Qu’est-ce qui se passe ?!
- Je n’en sais rien, Miranda…
- Je croyais que tu avais emmené ce tas de boue au contrôle technique le mois dernier…
- C’est ce que j’ai fait.. Ils ont même dit qu’elle pouvait encore nous faire une demi douzaine d’années…
- Ben voyons ! Parce qu’on va encore garder cette épave… mais mon pauvre ami… »



Sam ne l’écoutait plus. Cette panne était une bénédiction ! Il sortit de la voiture et s’alluma une cigarette puis alla faire quelques pas… Miranda sortit à son tour : « Mais qu’est-ce que tu fais ?
- Une pause, ça ne se voit pas ?
- Elle ne vas pas se réparer toute seule !
- Je ne suis pas garagiste.
- Tu pourrais au moins jeter un coup d’œil sous le capot !
- Y a pas urgence, je fume ma clope. Elle ne va pas repartir sans nous. »



Il ne croyait pas si bien dire, Sam. La voiture repartit, les laissant en plan au milieu de nulle part.






Le vieil homme, assis dans son fauteuil, regardait le Grand Lac par la fenêtre. Décidément, il n’avait pas d’inspiration en ce moment. Son éditeur lui avait conseillé de prendre le large, d’aller vivre à la campagne, de ne parler à personne… Tu parles, l’inspiration, elle ne vient pas comme ça ! Un roman sur un couple qui peine à passer le cap de la cinquantaine, non, décidément, ce n’est pas son truc. Désolé, Frankie, mais je vais reprendre ma Saga d’Heroïc Fantasy . En plus, ça vend bien, les histoires de guerriers barbares et de sorcières nymphomanes.



« Tom, le vieux monsieur qui venait une fois par mois faire le plein de provisions, on ne le voit plus ? Il lui est arrivé quelque chose ?
- Non… Non… Il est juste retourné vivre en ville.
- Encore un de ces citadins qui ne se sont pas faits à la vie à la campagne. Et ta maison près du lac, elle est libre maintenant ?
- Non… non… Je la loue à un couple de banlieusards, Sam et Miranda qu’ils s’appellent. Ils sont arrivés à pieds ce matin. »

 



*


*           *


 


Je dédie fort affectueusement et fort respectueusement cette « short story » au génial Fredric BROWN.


mardi 6 décembre 2016

Ivresse : petite nouvelle...


« Non, je n’me souviens plus du nom du bal perdu… »

La rengaine de Bourvil emplissait le petit appartement de Jean tandis qu’il s’évadait dans les vapeurs de l’alcool… Une bière puis une autre puis une autre et quelques cacahuètes entre deux cigarettes…

Jean aimait bien ces samedis soirs embrumés où il rêvassait jusqu’au bout de la nuit sur des rengaines d’autrefois. Il avait commencé à boire pour combler sa solitude, ménager sa mélancolie et dorloter sa nostalgie. Maintenant il buvait systématiquement comme pour honorer la chanson de Boris Vian dont il avait fait son programme de vie. Boire pour ne pas se dire qu’il faudrait en finir.

Tiens, la chanson est terminée. Tiens, elle recommence. C’est l’avantage avec un morceau sur CD. On peut le répéter à l’infini sans peur de l’user. Ce n’est pas comme la vie qui ne passe qu’une fois… et encore ! pas pour tout le monde ! Parfois le disque de la vie est rayé, comme une poussière qui vient à point nommé arrêter la course inéluctable vers le déclin.

Jean s’assoupit un moment. Quand il rouvrit les yeux, son téléviseur éteint le regardait toujours, rectangle noir lui renvoyant l’image de son néant. Il ne put s’empêcher de sourire à l’idée d’un gentil génie qui viendrait le secouer pour l’inciter à changer de vie, à se reprendre en main, à continuer sa marche dans le vaste monde. Mais Jean trouvait du réconfort dans sa situation actuelle. Il avait le désespoir tranquille et son frigo plein de canettes le rassurait quant à la suite de son marathon Bourvil.

Il se dit à un moment qu’il écrirait volontiers un poème, un petit texte aux mots soupesés, une ode à la déprime triomphante. Mais il ne se leva que pour aller chercher une autre bière  bien fraîche. De retour sur son canapé où il trônait tel un dieu de la cuite solitaire et anonyme, il alluma une autre cigarette et se décida à chanter en duo avec Bourvil la belle et touchante histoire de ce couple perdu dansant dans les ruines…

« Et c’était bien… »

J.-F. P. – 27 mars 2014

Pour se rappeler que ce n’était pas si bien… loin de là…

lundi 5 décembre 2016

La Porte : petite nouvelle...

Comme je n'ai (décidément !) aucune inspiration en ce moment, je me décide à mettre en ligne deux/trois "nouvelles" écrites voilà deux ou trois ans... Bonne lecture !




LA PORTE




La peur du néant l’habitait. Et l’ennui. Le compte à rebours avait commencé le jour de sa naissance. Il était prédestiné à mourir. Et il ne pouvait l’accepter.

Il ne comprenait rien. Rien à rien. Il avait cru que l’âge venant une certaine sagesse ou à défaut une once de sérénité lui permettrait de vivoter sinon de vivre. Il avait tort.

Il n’avait goût à rien. Sinon au culte du néant. C’était un enfant gâté qui avait vieilli prématurément, un adolescent attardé aux cheveux grisonnants qui attendait son heure mais ne savait pas être patient.

Pierre en était là de ses intenses réflexions stériles quand il entendit comme un bruit sourd contre sa porte. Qui donc pouvait oser le déranger à une telle heure ? Il n’attendait personne. Il attendait juste que ça passe.

Pierre se replongea dans sa méditation malsaine et deux coups sourds retentirent cette fois dans tout son appartement. Il était vaguement inquiet. Qui Dieu pouvait oser l’interrompre en pleine transe métaphysique ?

Et si c’était la Mort qui se décidait à venir l’enlever ? Pourquoi pas après tout ? On lit de ci de là des récits de la Grande Faucheuse qui vient vous surprendre  dans votre quotidien.

Ou alors c’était le début de la Folie ? Pierre était victime d’hallucinations auditives. Oui, c’était ça. Certainement. Un mirage sonore…

Bon, l’hypothèse de la Mort était plus séduisante, plus romantique, plus glamour. Peut-être était-ce une combinaison des deux ? La Folie qui le précipitait dans les bras de la Grande Faucheuse ?

Trois coups sourds contre la porte et le doute n’était plus permis. Quelqu’un… ou quelque chose… frappait… Mais que voulait l’importun ? Que Pierre sorte ? Sûrement pas ! Entrer dans l’appartement ? Certes non. 

Ces fâcheux qui vous dérangent dans vos travaux méditatifs ne méritent assurément pas qu’on leur accorde la moindre attention. Et pourtant le fait était établi : Pierre ne pouvait plus ignorer qu’on avait frappé à sa porte. Le dérangement était bien installé.

Et si c’était le Bonheur qui était là, qui demandait à entrer, à faire partie de sa vie ? Après tout, Pierre y avait bien droit, lui aussi, au Bonheur. Il paraît même que tout le monde y a droit de nos jours. Quelle idée absurde et naïve mais pourtant si touchante ?! Le Bonheur… Vous n’y pensez pas. Grotesque.

Ou alors c’était le Grand Amour. Carrément. Le truc qui fait fondre tout le monde et surtout les intellectuels faussaires qui se réfugient dans leur univers grisonnant parce qu’ils ont peur de n’avoir pas su aimer ni être aimés. Ridicule.

Quatre coups… Pom ! Pom ! Pom ! Pom ! C’était le Destin ! Mais bien sûr ! Les quatre notes fameuses de la Cinquième de Ludwig Van ! Le thème du Débarquement de Normandie. La victoire en chantant, le sacrifice pour la liberté guidant les peuples, la lutte contre la barbarie. Superbe.

Pierre se décida à se lever… Après tout, si c’était le Destin, il se devait de l’accueillir dignement. Il réajusta son col, resserra sa ceinture et épousseta ses manches. Il se devait d’être présentable pour cet hôte de marque.

Pierre ouvrit la porte. Il n’y avait personne. Il distingua une silhouette qui descendait prestement l’escalier en soufflant entre ses dents. Une silhouette sombre qui tenait un drôle d’objet entre ses mains, comme une sorte de faux. Une créature tout droit sortie d’un livre d’illustrations de contes moyenâgeux.

Ainsi, c’était donc la Mort. Madame la Mort. Pierre avait échappé à la Mort. Une fois encore. Il était un peu ennuyé, lui qui aurait bien eu deux mots à lui dire. Deux ou trois. Guère plus. Il avait surtout envie de s’entretenir avec Dieu. Les intermédiaires sont et restent des subalternes après tout. La Mort n’était qu’un factotum au service du Tout Puissant.

Dommage. Pourquoi n’avait-il pas ouvert plus tôt ? Elle repassera. Elle repasse toujours. Il devrait encore et encore attendre. Et ça l’ennuyait beaucoup. Il avait laissé passer sa chance de connaître la seule aventure exaltante qui vaille : regarder la Mort en face !

Pierre se laissa gagner par le Désespoir. Il ouvrit la fenêtre, tira à lui un tabouret et monta dessus. Il pouvait maintenant dominer toute la rue. Tiens, il n’avait plus le vertige. Cette phobie qui lui avait pourri l’existence venait de disparaître.

Pierre réajusta son col… Où avait-il la tête ? C’était déjà fait ! Il était présentable. Il prit une grande inspiration et entreprit de sauter la tête la première pour être sûr de son coup.

Alors qu’il se sentait quitter son corps, déjà très aplati et abîmé par une chute d’une dizaine de mètres, Pierre vit un visage familier se pencher sur lui. L’enfant pleurait. C’était le fils de la concierge. Il portait un accoutrement ridicule, un déguisement vaguement gothique, un de ces costumes que l’on porte pour fêter Halloween. L’enfant tenait dans sa main un sac de bonbons.

Pierre sourit. Pour la première fois de sa mort. Pour la dernière fois de sa vie.

 

J.-F. P. – 3 avril 2014

jeudi 12 janvier 2006

La Semaine très ordinaire de Nino R.

Bon, foin de mes histoires du moment, et en attendant mon autobiographie (clin d'oeil à Gérard !), voici un texte que je promets depuis des mois de mettre en ligne... une petite nouvelle rédigée en 1992 et que j'ai tapée sur ordinateur en octobre 2005... C'est particulier mais j'y tiens beaucoup... Bonne lecture !



LA SEMAINE TRES ORDINAIRE DE NINO R.

Comédie dramatique en une – courte – saison écrite par

Jean-François Pérès



La sombre histoire d’un garçon… Malhabile et désordonné, il se ballade en sifflant dans les rues d’une ville dont nous tairons le nom, une ville où tout est si laid qu’on en trouve les habitants – presque – sympathiques. C’est le soir. Le garçon, seul bien sûr, rêve de cinéma. Mais il est sans le sou, tandis que son créateur ne pense qu’à choisir un placement avantageux. Notre garçon, on va l’appeler Nino… à cause de Nino Rota ! Les mains dans les poches, il regarde les passants… Un couple qui s’embrasse sous un réverbère : les amoureux, tous des exhibitionnistes ! Une vieille qui râle après son chien car Médor ne « fait pas assez vite » sur le trottoir. Une bande de jeunes, forcément cons puisqu’ils sont une bande.

Et voilà Nino de retour chez lui. Pas très chaud, le studio ! Il s’allume un mégot de cigare… Faut économiser les restes de tabac. Il ouvre une bouteille de bière bon marché et se sert une lampée. Tiens… la rue est bien calme ce soir. All is quiet tonight ! car c’est si joli en anglais, ça fait comme une rengaine pop… Nino est soûl… non, pas encore. Il est ivre de cette liberté qu’il découvre. Il pense à Sonia, cette jolie fille qu’il a vue il y a peu… Elle est belle, et inaccessible comme de bien entendu. Mais qu’importe ! La vie n’est-elle pas ce qu’elle est ? Voilà une réflexion qui l’amuse. Il sourit. C’est presque charmant. Pourquoi pas ?

Nino ne tient plus. Il a envie de sortir ! Coup de fil à Jack… C’est pas son vrai nom, à lui non plus, mais amoureux de « Furyo », il se prend pour Jack Cellliers… Le type que les remords démangent, des remords fictifs. Mais, bon, quand on n’a pas la chance d’être acteur, on se fait son film… acteur, réalisateur, compositeur… et tout, et tout. Séquence trois, hop ! tout va ! Et on retrouve nos deux compères, Nino et Jack donc, au bar du coin. Un bar paumé, bien sûr. Le blanc-cassis n’est pas cher et il réchauffe les cœurs égarés… On y cause fort tard. De tout, et de rien surtout.

Le lendemain. Le matin. Une petite brume pas désagréable. Nino part à la Faculté, histoire de devenir une personne bien élevée. Il suit le cours avec attention, et note bien tout ce que dit son auguste professeur. Il prend quand même le temps pour chuchoter à ses voisins de table son escapade nocturne, histoire d’égayer leur monotonie de premiers de la classe, surtout que c’est lui, le meilleur étudiant. Il le sait, il le sent, il s’en contrefiche ! Le cours est passionnant et Nino se dit qu’il aimerait en parler à tout le monde, à Sonia surtout. Mais l’écoutera-t-elle ? Qui d’ailleurs serait intéressé par la conquête de l’Indonésie par la Compagnie Hollandaise des Indes Orientales… Sacré décalage entre la réalité et la Faculté ! ce n’est point pour déplaire à Nino, qui se sent bien dans les nuées, mais il s’y sent un peu seul. Quand même !

Retour at home. Il fait gris dehors. Nino écoute une musique de film… Il rêve les yeux ouverts. Il n’est déjà plus avec nous sur terre.

Un clown tente de séduire une belle enfant en faisant des bulles avec ses rouges lèvres. Les spectateurs sont émerveillés. Vient l’Auguste, à l’œil triste. Puis c’est Charlot, en ange… Ce joli monde virevolte autour de Sonia et lui fait une jolie révérence. Bonsoir Messieurs Dames ! Un policier, bête mais pas méchant, nous cause bien des tracas. Guignol l’assomme gaiement, sous le regard amusé des petits enfants.

Nino se secoue… Voyons ! Quelle heure est-il ? Il déguste une boîte de conserves périmée avant de s’allumer une cigarette… Miracle ! Aujourd’hui, il a pu économiser pour s’acheter un paquet ! Et ce sera une soirée consacrée à l’étude… Pour finir, un bon verre de Whisky bien glacé. Enfin, le Whisky est plutôt chaud, ou tiède, mais faut bien s’illusionner. Et Nino s’endort paisiblement en regardant la photo de Sandra, car il n’en a pas de Sonia. On fait ce qu’on peut avec ce qu’on a ! Et tralalahila !

Le deuxième matin. Le deuxième matin de notre histoire, bien sûr. Ce matin, Nino fait la grasse matinée (grasse, façon de parler !) en écoutant de nostalgiques ballades italiennes. Et il repense à Sandra ce matin. Sandra qui est si loin. Il ne l’a pas vraiment connue, mais il la pleure déjà, en rêvant de Sonia. Deux amours de cristal, deux amours qui n’existent pas…

C’est le soir. Nino est triste. Le bar est vide. Non, en fait, il y a du monde, qui chante. Mais Nino est seul, au comptoir. Et croyez-moi, c’est pas vraiment gai de se soûler sans avoir un ami avec qui s’épancher… Mais qui voit-il ? Non, pas Sandra… C’est, bien sûr, Sonia. Et Nino lui propose de prendre un verre avec lui. L’alcool, comme pour tout un chacun, l’a rendu moins timide.

Ils se parlent. Ils échangent anecdote sur la même petite ville dont ils viennent tous deux. C’est la fête ce soir ! Ils ont décidé d’aller se balader sur les quais… Enfin, c’est une façon de parler. Il n’y a pas de rivière ici. C’est une ville sans une âme, une ville sans rivière ! Alors, ils se promènent le long du parc. Fermé, bien sûr, le parc. Mais qu’importe ! Il faut bien passer le temps. En fait, Nino s’ennuie un peu avec Sonia. Elle n’est pas si intéressante que ça ! Mais trêve de mesquineries… Nino se décide à prendre la main de Sonia. Bien sûr (ô fatidique bien sûr !), elle repousse sa main. Et Nino, idiot, n’insiste pas. Tandis que Sonia le voyait déjà la déshabiller dans l’intimité de son petit meublé. Ah ! Que tout cela serait sordide si ce n’était risible !

Il est tard . Nino est retourné au bar. Il s’ennuie ferme. Où est passée la promesse d’une soirée sans fin ? Il appelle Sonia… Dormirait-elle déjà ? Elle finit par lui répondre. Ils échangent de quelconques banalités. Et les voilà enlacés. Il la déshabille, comme elle le souhaitait. Ils finissent par s’aimer sous le ciel étoilé de son petit meublé.

Troisième matin. A la Faculté, Nino ne pense plus qu’à sa nuit passée. Il est quelque peu déboussolé. Mais que penser ? Et à qui tout raconter ? Il sent sa gorge se nouer et se met à pleurer. Ses camarades n’osent l’écouter et ne songent qu’à le cours noter. Vient l’heure de la pause et Nino, morose, s’allume une cigarette. Il est pensif et plutôt évasif. Maintenant, que faire ? Il se décide à noter les sermons de son auguste professeur tandis qu’il illustre son cours de satiriques mais innocents dessins. Lui prend soudain un fou rire que même la décence et le respect des institutions ne sauraient réprimer. Nino provoque un éclat de rire généralisé. Même le professeur ne peut résister. Et la studieuse journée s’achève dans une joie non voilée.

Et la vie continue… Ce soir encore, Nino prend un verre dehors. Il est tout guilleret. Et son ami Jack, d’habitude si rabat-joie, partage sa folle gaieté. La cigarette de haschich qu’ils ont ensemble dégustée y est probablement pour beaucoup. Et qu’importe ? La morale les réprouve mais ils s’en foutent plutôt. Ils n’ont qu’une envie : fuir, fuir, encore fuir… Ils décident, sur un serein coup de tête, de mettre un terme à leur monotone et terne quotidien. Non, pas de solution radicale. Ils vont à la gare et prennent un billet de train. Départ pour une autre ville…

Quatrième nuit. Les gares défilent, encore plus lancinantes que cette ville sans nom et sans rivière… Les voilà à destination… et quelle destination… C’est le Sud ! Il est peut-être trois heures du matin mais il y a toujours du monde dans la rue. Ça chante, ça crie… La Dolce Vita ! Et, inexplicable coup de théâtre, Nino aperçoit Sandra au détour d’une rue. Jack, écoeuré, repart pour la ville sans nom…

Quatrième matin. Nino est assis à côté de Sandra. Pour elle, tout va bien : elle a une jolie décapotable. Et, chez elle, tout est joli. Ses seins fermes, ses lèvres fines, ses cuisses mirobolantes, tout cela appelle au désir et Nino ne sait résister. Fou, il l’embrasse, elle le repousse. Et le voilà sur le bas-côté à maudire le Destin. En plus, un frelon vient de le piquer. Et il fait chaud… Ah ! le Sud ! Bonjour la haine ! Mais Sandra revient. D’ailleurs, en fait, elle s’appelle Anita. C’est quand même pas sa faute si Nino est encore saoul !

Anita et Nino vont déguster un Pan Bagna sur la plage. Partout, des corps s’enlacent. Un Puritain en crèverait, de voir tant de fesses à l’air !!! Ici, on porte le maillot plutôt léger… C’est un hymne à l’amour… Et des adolescents jouent au ballon… les cochons !

« Nino !... Nino !... réveille-toi ! ». Jack secoue gentiment Nino. Son ami, les yeux embués par l’herbe et l’alcool, émerge enfin. Il est sept heures du matin. Il ne se souvient de rien. Et Jack lui explique : il a rejeté Sonia en disant qu’il ne vivait que pour Sandra. Ça, les filles, elles n’apprécient pas !

Quatrième matin… Le vrai, cette fois. Nino, complètement dessoulé après trois séjours intempestifs aux toilettes et deux Cappuccino bien serrés, se décide à appeler Sonia qui, comme de bien entendu, n’est pas là. Dix heures, il commande un blanc-cassis, puis un deuxième, puis un troisième. Bonjour la déchéance du héros ! Mais il s’en fout : il se sent bien. Il vient de passer une nuit épique, pour lui épique, et c’est ce qui compte.

Au Juke-Box, une chansonnette des temps passés… Et c’est la magie de la musique. Nino se met à danser dans le bar miteux face à de vieux alcooliques emmitouflés. Et c’est la valse des « de mon temps », « y a plus de jeunesse », et autres refrains effrayants. Nino, jeune déluré, ne réalise pas que ces vieux cons vont l’assassiner. Ou il le réalise trop bien. Alors, dans un sursaut, il les invite à partager son intensité. Spectacle incroyable : tout le monde du petit troquet aimablement nommé « Les Édentés » se met à s’enflammer. Un jeune roquet a pansé les plaies. La musique a fait le reste.

Il est midi passé. Nino, quelque peu abruti par tant d’événements, n’a qu’une envie : aller se coucher. Fondu enchaîné. Et Nino se retrouve, ensommeillé, à la fin de l’après-midi… Il a envie de tout raconter, mais à qui ? Il est là, face à la page blanche, et il se sent seul, désespérément seul… La musique le tire de son angoisse pour le plonger dans une sombre démence. C’est le moment des tristes réflexions. Rien ne va plus. Et Nino attend impatiemment la prochaine sortie.

Sixième soirée. Car, la veille, Nino a préféré rester seul, il avait eu sa dose – bonne dose ! – d’émotions. Ce soir, Nino sonne chez Sonia. Il est dix heures. Les cloches résonnent dans la nuit froide. Sonia daigne lui accorder un entretien. Nino explique… il avait bu, il n’était plus lui-même : la même explication classique et fort lamentable ! une lâcheté typiquement masculine. Sonia, amoureuse, accepte ses doléances. Ensemble, ils vont à la frontière de la ville sans nom, en banlieue, là où une petite rivière coule… Tout y est si simple ! Mais Nino ne sent pas son bonheur. Plus tard, il regrettera cette soirée sur les rives désertes de la rivière… Pour le moment, violent, il arrache les vêtements de Sonia et, dans la nuit glacée, lui fait le coup des vieux amants. Nus, ils s’abandonnent au mirage du sexe.

Mais tout ne s’arrête pas à une coucherie ! Ce soir, c’est Noël. Sonia, pragmatique femme, a prévu le Champagne. Et tous les pochards de la campagne en profitent pour rappliquer ! On fait un feu, on boit beaucoup, on brûle un mouton… Ah ! Y a plus de saisons ! Des couples se forment et se déchirent, au son des violons. Ça fornique de partout. Nino, pourtant obsédé de la fesse, en est écoeuré. Il pleure, tandis que Sonia lui fait quelques gâteries. Les violons se sont tus. C’est l’heure des poisons. Et Nino fume beaucoup de Haschich. Il boit aussi pas mal de Bière. Où est passée la pureté ? la naïveté ?

Jack… tiens ! on l’avait oublié ! Jack, comme par hasard, est là ce soir. On ne saurait manquer la sixième ratée ! Et, autour du feu de camp, les boy-scouts dépravés courent partout !... Mort aux complexes ! Jack et Nino se livrent à des jeux malsains, en sifflotant « Jingle Bells »… Les coquins ! On parle, on parle, et ça brûle les âmes charitables. Le traîneau de Father Christmas dépasse celui de Santa Claus dans une course endiablée…

Sixième matin…Nino a peur. Où est-il ? Ne devait-il pas prendre un train pour rentrer chez ses parents, dans une autre ville sans nom mais où – là- au moins il y avait une belle rivière. C’est ainsi. On n’y peut rien faire.

Gâchis. Putain de gâchis. Encore une semaine de gâchis. Allons donc ! Ce soir, Nino va s’embrumer au bar des paumés, des ratés. Ce petit-bourgeois va s’encanailler avec les fripouilles des bas-quartiers…

Et Nino fait le compte… Il se souvient… Le feu craquèle dans la cheminée du paternel. Ici, tout est si calme : all is so quiet ! Voyons. Nulle crainte extérieure. Le mal est bien à l’intérieur. On est bien parti pour un voyage au sein du monde trafiqué et névrosé de demain, celui que Papa voyait comme un p’tain de lendemain qui chante. Il pleut sur la ville et Nino, larmoyant, prend le ciel à témoin. Le monde est cruel ! Pire qu’un sac poubelle !

Mais la musique du film de sa vie entraîne Nino. Inexorablement. Il allume une cigarette dans la rue des souvenirs. Sandra… Sandra… Où es-tu ce soir ? Ce serait si simple que tu viennes à moi, fondu enchaîné, on est sur la plage, au soleil couchant, les mouettes gueulant.

Le monde tourne mais Nino se détourne. Un petit Casanova des bacs à sable. Le soir venu, il s’habille tout de noir et plonge dans les frayeurs des braves gens. Un vampire d’aujourd’hui qui suce la sève de nos vies. Il s’éprend de la Mort afin de conjurer le sort. L’acte final n’est plus très loin. L’araignée se rapproche de l’airain. Et court le cheval dans la pénombre. Nino, cavalier noctambule, écume une dernière fois les bars du vieux bazar. Il ne regrette qu’une chose : Sandra ne lui a jamais donné de baiser.

Dans la grotte où il repose, Nino a le cœur ouvert. Il saigne de la vie qu’il n’a su avoir, de l’amour qu’il n’a su donner. Un instant magique… Les lèvres de Sandra se joignent aux siennes… Mais le Commandeur veille !... Le voyage prend fin. Le lapin est abattu, sauvagement, par le chasseur qui a faim. Faim de sang. C’est l’extase. La Mort est venue. La Mort est partie. Adios donc ! Ultime requiem, ridicule en un tel moment.

Nino n’est plus. La Néo-Décadence l’a brûlé définitivement… Huitième soir. Père sait que Nino n’est plus. Demain, c’est l’enterrement. Et le mot fin me brûle les mains… Adieu donc ! Et à demain !

Clermont-Ferrand, le 2 novembre 1992.


Petites explications… J’ai donc écrit ce texte en 1992… Heureux temps où j’étais mince et beau, presque marié à Sophie… Mais, bon, tout n’était pas si rose… Sandra, c’était le nom de mon amour de quand j’étais adolescent. Sonia, j’en ai pas connue. C’était probablement un mix d’Isabelle, Nathalie, Sophie… mes trois histoires de quand j’étais un jeune homme. La ville sans nom et sans rivière, c’est bien sûr Clermont-Ferrand où j’ai fait mes études. La banlieue avec une rivière, c’est Aubière où j’ai effectué en 1992/93 mon stage de CAPES. L’autre ville sans nom avec une rivière, c’est évidemment Moulins-sur-Allier, la ville de mon enfance et de mes années lycéennes. Jack, c’est peut-être Christophe D., mon condisciple de Faculté d’Histoire, un type étrange qui ressemble vaguement à Houellebecq, un gars dont j’ai perdu la trace depuis plus de dix ans. J’ai retapé ce texte, sans toucher même une virgule (surprenant de constater que, treize ans après, j’écrirais exactement les mêmes phrases) dans la nuit du 14 au 15 octobre 2005. Depuis ce court récit, rédigé en 1992, je n’ai rien écrit sinon quelques insipides poèmes et une récente tentative de blog. J’espère que l’inspiration reviendra, même si je sais qu’elle est synonyme, pour moi, de torture… J’espère aussi, bien sûr, chers lecteurs, que ce texte ne vous aura pas trop ennuyés et vous aura fait percevoir le « glauque » (comme avait dit un ami d’alors, Jérôme B., fan de « Twin Peaks ») de la vie d’un étudiant ordinaire dans les Années 1990 au cœur de la France profonde…